Demarche conceptuel. Damián Siqueiros

« But for the present age, which prefers the sign to the thing signified, the copy to the original, representation to reality, appearance to essence . . . truth is considered profane, and only illusion is sacred. Sacredness is in fact held to be enhanced in proportion as truth decreases and illusion increases, so that the highest degree of illusion comes to be the highest degree of sacredness. »

—Feuerbach, Preface to the second edition
of The Essence of Christianity

En tant que photographe, j’ai recours au numérique. J’utilise la puissance que possède la postproduction comme medium pour jouer avec les limites de la réalité et de la fiction.  La photographie numérique se libère  du poids d’être une trace ou un index de la réalité, puisque son origine n’est pas matérielle, mais un groupement de uns et zéros. Même si souvent, cette opposition entre l’argentique et le numérique, est flouée  dans la photographie documentaire ou la photographie directe, c’est-à-dire sans postproduction.
Le même dilemme similaire existe dans la relation entre la Photographie et la Peinture. En particulier, aujourd’hui où la peinture est libérée de sa charge documentaire. Le public admet, plus facilement, les thèmes les plus difficiles quand il sait que les images sont de fictions. La Peinture a le privilège appartenir toujours á ce genre. Quel que soit le thème : l’extrême violence, le sexe, l’obscénité. Ces derniers sont toujours attribués à l’imagination de l’artiste et non pas à une simple représentation de la réalité. Au contraire de la Photographie qui ne laisse pas de prise à l’acceptation de certaines fictions, de thèmes.
Dans la partie formelle de mon travail, ce thème est un des axes forts de mes recherches. L’appropriation de l’esthétique de la peinture n’est pas gratuite. L’utilisation de la structure picturale justifie que je m’éloigne d’une esthétique « contemporaine ». Le but est d’interroger l’interaction entre les spectateurs et les images. Plus spécifiquement  comment la représentation d’un thème peut devenir dérangeante ou acceptable, selon le medium  utilisé. Dans mon œuvre, ce medium est la photographie « déguisée » de la peinture. Hal Foster dans son livre Le retour du réel, appelle ce déguisement comme « écran tamisé ». L’esthétique de la peinture ancienne est un écran tamisé entre le spectateur et la réalité représentée par l’artiste. En même temps, c’est une manière moins dérangeante de confronter le spectateur à sa propre réalité.
De façon périphérique l’appropriation de la Peinture, critique les dispositifs qui valident l’art dans l’histoire et dedans le musée, comme l’originalité, dans les sens de la création ex nihilo par l’artiste. Ainsi Yasumasa Morimura, s’approprie des œuvres de la peinture ancienne  en se substituant lui-même aux personnages représentés.
Dans le projet Everyday performance, l’espace devienne scénographie et les sujets des images deviennent « performers ». L’espace  public devient intime, ayant pour conséquence, de suspendre les lois et les structures sociales. Nous évoquons ici des structures et institutions sociales qui participent à la construction de l’identité et font figure de référence: la famille, l’église, les centres d’éducation, le group d’amis, la publicité.
Mon travail ne cherche pas à scandaliser. Il ne crie pas, il ne juge pas, il parle avec une voix calme, et donne une opinion dont le but est d’inviter le spectateur  à  s’interroger sur la vérité de son identité. Une identité qui lui semble, au départ, naturelle. Mes images proposent de continuer ce discours. Seulement cette identité ne se trouve pas dans les structures sociales auxquelles nous sommes habitués. « Identités lisibles et intelligibles », sous la définition de Simone de Beauvoir.
Les identités présentées dans Everyday performance, se trouvent entre une indécise lisibilité et une inoffensive intelligibilité. Ils sont incrustés dans une structure sociale et de représentation acceptée, comme l’espace public, la peinture ancienne, et la mode. La Peinture constitue à travers l’Histoire et l’Art le medium, par antonomase, de la représentation des structures sociales ontologiques par lesquelles l’identité est construite.
Le spectateur se trouve face à des images d’une réalité  invraisemblable. Elles exposent sa qualité de double montage, numérique en considérant sa résolution formelle; mais aussi en termes de crédibilité de la scène et la situation des personnages représentés, choisis.
Le tirage et le montage des images sont importants, car il doit être clair pour le spectateur qu’il n’est pas en train de regarder une peinture. Même si au début, la texture-trame et l’esthétique de l’image peuvent le faire douter. Tandis que la résolution formelle fait s’éloigner l’image de la photographie. Le support le renvoie à sa réalité. La surface plane sans imprégnation directe de pigments-peinture par l’artiste affirme l’impossibilité  des images d’être peintures.
La plateforme numérique est née hybride et postmoderne. Au contraire de la Peinture et de la Photographie, elle n’a pas besoin de la pureté de medium pour achever un langage autonome. Chaque fois qu’une photographie ou une peinture sont alliées à une autre discipline, formant une identité hybride. Ainsi, elles participent d’une installation, elles conservent une autonomie. Elles restent une photo ou une peinture au centre d’une œuvre plus grande, sa matérialité ne leur permet pas de fusionner.
La Photographie numérique, par contre, n’a pas cette matérialité,  intrinsèquement, il s’agit de l’interprétation  d’une chaîne de zéros et uns appartenant  au logiciel. La peinture numérique, l’animation, la sculpture numérique, et tous les disciplines artistiques numériques ont le même principe. L’absence de matière leur permet de fusionner complètement, la résultante forme une seule et même œuvre. Sur une même plateforme numérique ; le moyen de présentation qui les définit peut-être une projection ou un tirage.
Dès que la photographie numérique est imprimée et incarnée, elle partage les mêmes caractéristiques que la photographie argentique. Dans mon œuvre, le résultat est une photo-peinture sans aura, au sens où l’emploie Walter Benjamin, qui simplifie l’initiation d’un dialogue avec le spectateur à travers l’illusion.
La création des images m’oblige à faire un travail pluridisciplinaire : être maquilleur, scénographe, metteur en scène, photographe, et éditeur numérique. Pendant la pré-production, le personnage est construit :  choisir les bons matériaux pour le costume, le « design » de maquillage, je réussis à créer le premier stade de l’esthétique picturale. Ensuite les personnages sont pris en photo au studio puis un montage sur un fond est effectué. Parfois, je les prends in situ.  Dans ce projet, je n’ai pas fait une scénographie pour chaque scène, c’est pourquoi la collection  et la sélection des images pour les fonds a une grande importance. Même si toutes les images subissent des manipulations, l’existence des images prises in situ  confronte les paramètres de l’invraisemblable, du réel et du manipulé.
À la fin, les images passent par un processus de post- production, y compris les corrections basiques  des balances de la couleur et contraste jusqu’au montage des personnages sur les fonds, ou des autres éléments qui peuvent enrichir l’image. Le dernier stade est la superposition  de la trame que nous rappelle la texture  d’une toile de peinture. Cette trame aide à effacer la profondeur  et jouer avec l’idée de la texture de la surface.
Mais au-delà du processus formel, le plus important ce sont les questions découvertes en faisant et en regardant l’oeuvre. Définir jusqu’à quel point l’identité est une construction : nos choix de vie, nos tabous, nos rêves, nos goûts, notre désir. Par rapport à cette construction, quelles sont les différences entre le comportement dans l’espace intime et l’espace public, comment définir l’espace intime et public avec des murs ou des actions ? Mais peut être le plus important : est ce qu’on peut engager un dialogue entre l’image et le spectateur, laquelle l’aide à redéfinir la manière dont il regarde sa propre identité ?